Innovations Technologiques

Published on December 30th, 2014 | by Arthur FOURE

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Les racines ouvertes : la vraie révolution d’Internet ?

L’arrivée des nouvelles extensions de noms de domaine promet Internet à une révolution sans précédent. Nombreux sont les commentateurs qui, en effet, en ont vanté les mérites : meilleur référencement, sécurité accrue, opportunités marketing sans précédent, etc. Schématiquement, l’implémentation des nouvelles extensions de noms de domaine est simple. Les 1300 nouvelles extensions sont « implantées » progressivement dans la racine de l’Internet par l’ICANN, organisme international qui gère cette partie de l’Internet. 

Cette mainmise de l’ICANN sur une partie non négligeable d’Internet fait pourtant polémique. Bien que l’organisme se défende d’une quelconque dépendance à l’égard d’États ou d’institutions, l’ICANN est une association de Droit californien dont une partie des fonctions est surveillée par le gouvernement fédéral américain. Après les révélations chocs d’Edward Snowden sur la surveillance mondiale par la National Security Agency (NSA), cette hiérarchie apparait sinon absurde, au moins largement dérangeante. 

C’est la raison pour laquelle de nombreux organismes, au premier rang desquels l’Union européenne, en appellent à une gouvernance décentralisée et transparente d’Internet. Mais même si cela se met en place, l’implémentation en sera longue et peu aisée. Il n’est pas évident que le gouvernement américain veuille lâcher autant de lest que ne le réclame la communauté internationale. Car en effet, l’ensemble des extensions de noms de domaine que nous connaissons, les traditionnels .com ou .net, tout comme les nouvelles extensions telles que .company ou .paris sont implantées dans la racine de l’Internet propre à l’ICANN et dont la société Verisign assure le fonctionnement, par contrat avec le Département du Commerce américain. De fait, toutes les informations contenues sur cette racine sont, techniquement, accessibles aux autorités américaines

Mais, à filer la métaphore, on ne peut que se rendre à l’évidence que, tout comme un arbre, Internet a une multitude de racines, et celles de l’ICANN, si ce sont celles sur lesquelles l’on navigue le plus souvent, sont loin d’être les seules racines d’Internet. Ainsi la société Google dispose-t-elle de ses propres racines alternatives. Il s’agit en réalité d’un duplicata de celles de l’ICANN, facilitant sans doute l’indexation des pages web au sein du célèbre moteur de recherche. De nombreux autres organismes ont créé des racines pour permettre aux internautes d’utiliser des sites dont les extensions n’existent pas dans la racine ICANN. Ce sont les racines dites « ouvertes »  ou « alternatives » de l’internet, en opposition à la racine « fermée » de l’ICANN qui en limite l’implantation d’extensions. Elles ne dépendent pas de l’ICANN et sont donc hors de contrôle des autorités américaines.

L’histoire des racines ouvertes est bien révélatrice de l’emprise de l’ICANN sur Internet. Ainsi, l’extension de noms de domaine .biz avait été créée en premier lieu dans une racine alternative. L’association californienne a pourtant décidé de créer une telle extension dans sa propre racine, l’ouvrant in fine au grand public. Mais plusieurs registres gérant l’extension .biz sur des racines alternatives ont, à l’époque, crié au « vol » de leur extension par l’ICANN. 

Cette absence de tout contrôle fait nécessairement émerger des comportements délictueux, car le système de racines ouvertes met à l’abri des saisies administratives par le gouvernement étasunien. WikiLeaks et le parti pirate allemand l’ont bien compris. Autre exemple, le navigateur TOR (The Onion Router), créé au début des années 2000, fonctionne sur une racine ouverte et défraie la chronique depuis quelques mois, puisqu’il est qualifié de porte ouverte au « dark net ». En effet de nombreux sites web accessibles sous TOR et aisément identifiables grâce à l’extension .onion, présentent un contenu critiquable à plusieurs égards : pédo-pornographie, terrorisme, vente d’objets contrefaits, d’armes, de faux papiers d’identité ou encore de drogues de toutes sortes. La place de marché Silkroad, sorte d’Amazon du dark web, avait été fermée par le gouvernement américain avant de réouvrir, quelques mois plus tard. 

Au-delà de ces exemples topiques, les racines ouvertes posent nécessairement la question de la fiabilité de la résolution. Qui dit plusieurs racines dit nécessairement fragmentation de l’Internet. Puisque chaque racine ouverte fonctionne de manière indépendante et autonome, une extension telle que le classique .com peut être présente sur plusieurs racines. Comment être certain, dès lors que l’on a accès aux racines ouvertes, qu’un nom de domaine renverra vers un site déterminé, et non pas vers un autre site ? De la même manière, un courriel envoyé à une adresse mail indiquée atterrira sur des boites différentes selon la racine utilisée !

Par ailleurs, rien n’empêche d’ouvrir des extensions ou d’enregistrer des noms de domaines reproduisant ou imitant des marques dans des racines ouvertes. Dans l’absolu, il pourrait y avoir autant de racines d’Internet qu’il existe d’ordinateurs connectés au réseau. De fait, il devient théoriquement impossible de contrôler le contenu de l’ensemble d’Internet, et la protection des marques des entreprises est, par conséquent, simplement irréalisable. Des systèmes de surveillance et d’action à l’encontre de noms de domaine contrefaisants existent pour les noms de domaine enregistrés dans la racine de l’ICANN, mais ces mécanismes sont évidemment absents des racines alternatives.

La racine de l’ICANN est en outre pérenne car son maintien est assuré par la communauté internationale. Au contraire, la plupart des racines alternatives de l’Internet sont reliées à un petit nombre de serveurs. De fait, bâtir une identité sur un nom de domaine qui peut disparaitre du jour au lendemain ou être supplantée par une autre, sans aucune garantie de pérennité, parait bien illusoire. Pour y remédier, certaines sociétés proposent aux particuliers et aux entreprises d’acheter une extension personnalisée sur leurs racines, à des prix défiant largement les tarifs de l’ICANN. Pour autant, rien ne permet de garantir absolument la durabilité de ces racines. 

Dernier problème, et pas des moindres pour l’acceptation globale des racines alternatives, l’ensemble des ordinateurs sont connectés par défaut aux seules racines de l’ICANN. Pour avoir accès aux racines ouvertes, un simple paramétrage suffit, mais cela représente nécessairement un frein de poids à l’adoption des racines ouvertes par les internautes lambda. 

Les inconvénients des racines ouvertes sont donc nombreux, et malgré le fait que celles-ci permettent d’échapper au contrôle des autorités américaines, il semble bien que nous soyons encore loin d’une disponibilité aisée au grand public. Mais finalement, en mettant de coté les obstacles techniques, chacun peut créer sa racine ouverte et en disposer comme bon lui semble. 

La vraie révolution d’Internet pourrait se situer là, faisant des internautes des acteurs à part entière des internets. 

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Juriste innovations / propriété intellectuelle / technologies / e-commerce / audiovisuel / internet


2 Responses to Les racines ouvertes : la vraie révolution d’Internet ?

  1. Elyse says:

    Il est vrai que les racines ouvertes présentent pas mal d’inconvénients. Et là je me pose une question, éviter le contrôle des autorités américaines est–ce vraiment une priorité pour tous les internautes. Quoi qu’il en soit, la révolution d’Internet pourrait effectivement se situer là, « faisant des internautes des acteurs à part entière des internets. »

    • Bonjour Elyse et merci de votre commentaire.
      Il est vrai que ce débat touche finalement peu les internautes lambda. Il est, au même titre que la protection des données à caractère personnel selon moi, un débat de principe qui agite les acteurs de l’internet. Finalement, que les géants de l’internet ou les autorités connaissent ma date de naissance ou mes gouts culinaires n’est pas, comme vous le dites, “vraiment une priorité”.
      Dans ce contexte post-Snowden, il me semblait pourtant important de parler des racines ouvertes, car peu de gens les connaissent réellement. Elles ont le mérite d’exister, reste à savoir si leur usage va se démocratiser et dans quel sens !

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